Se doter d’une stratégie nationale de sécurité routière, est-ce trop demander?
Texte de Marco Harrison, directeur de la Fondation CAA-Québec, originalement paru dans le magazine Routes et Transports – Printemps 2023 de l’Association québécoise des transports (AQTr)
Chaque année, nous souhaitons une amélioration du bilan routier. Depuis 1973, le Québec en a fait du chemin! Cette année-là, 2000 décès ont été répertoriés sur nos routes. Les efforts déployés depuis ont permis de diminuer considérablement le nombre de victimes, mais force est d’admettre qu’un plateau est atteint et que les gains supplémentaires sont de plus en plus difficiles à obtenir. Pire encore, la tendance actuelle qui se dégage des dernières données publiées par la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) est éloquente, voire inquiétante: nous voilà avec un sommet en 10 ans au chapitre des décès et des usagers vulnérables en danger.
Face à ce constat, le besoin du Québec de se doter d’une stratégie nationale de sécurité routière basée sur la Vision Zéro est évident. Des pays nordiques, comme la Norvège, mènent le bal, et les résultats sont plus que concluants. Oslo, légèrement plus populeuse que la Ville de Québec, n’a eu qu’un seul décès sur ses routes en 2019. Certes, les pays nordiques qui ont adopté la Vision Zéro ont vu leurs fatalités routières diminuer, mais la démographie et la topographie propres au territoire québécois doivent être prises en considération afin d’adopter cette philosophie routière. Le Québec doit s’inspirer de certains des ingrédients qui constituent la recette gagnante de ces pays et mettre sur pied une stratégie adaptée à sa réalité. Celle-ci devra prioriser la sécurité des usagers vulnérables en tenant compte de tous les types d’usagers. Pour ce faire, un changement de culture sera nécessaire afin que les principaux acteurs et les principales parties prenantes travaillent en complémentarité plutôt qu’en opposition. Chaque groupe d’usagers doit se demander ce qu’il peut faire pour améliorer la sécurité routière en général plutôt que de mettre la faute sur les autres. Il s’agit d’une approche plutôt constructive, non?
Les cinq axes de la culture de la sécurité
L’approche systémique d’une stratégie de sécurité routière devrait porter sur cinq axes tous aussi importants les uns que les autres. On parle ici de routes sécuritaires, de véhicules sécuritaires, d’usagers sécurisés, de comportements sécuritaires et de soins de santé post-collision.
La législation et la réglementation actuelles doivent être révisées
Faut-il jeter par-dessus bord notre Code de la sécurité routière? Pas du tout ! Néanmoins, il faut se pencher sur certains aspects qui pourraient contribuer à l’amélioration du bilan. Les amendes sont-elles adaptées aux gestes interdits, et ce, pour tous les types d’usagers? En faisons-nous assez pour convaincre les conducteurs de ne pas boire et conduire? Le législateur utilise-t-il de façon optimale son pouvoir d’application de sanctions administratives? Ne l’oublions pas, pouvoir conduire un véhicule n’est pas un droit, mais un privilège tout comme celui d’utiliser comme piéton ou cycliste le domaine public aménagé. Pour pouvoir jouir de ce privilège, nous devons accepter de respecter les autres ainsi que les règles et lois.
De plus, les municipalités québécoises devraient uniformiser les limites de vitesse en zones similaires afin de diminuer les risques et la sévérité des collisions, notamment celles impliquant les usagers vulnérables. Le principe des 30, 40 et 50 km/h selon le type d’environnement routier a prouvé son efficacité dans les municipalités l’ayant adopté, faisant du 30 km/h la nouvelle norme. En effet, avec cette approche, une vitesse supérieure à 30 km/h n’est permise que sur les artères principales et les collectrices. Une application de ce principe à la grandeur de la province améliorerait de beaucoup les chances de survies des usagers vulnérables en cas de collision, en plus d’offrir un meilleur temps de réaction aux automobilistes. Enfin, elle augmenterait également la quiétude et le sentiment de sécurité dans les quartiers résidentiels.
Application plus rigoureuse des lois
CAA-Québec croit que rien ne sert de modifier ou de renforcer les lois si on ne se donne pas les moyens de les appliquer et de le faire de façon mieux ciblée. Par ailleurs, là où la présence policière est plus ardue, les radars photo deviennent un outil efficace pour surveiller le flot de circulation. Toutefois, ces deux méthodes de surveillance doivent être exploitées agilement et en complémentarité. La réception immédiate d’un constat d’infraction remis par un policier à un automobiliste fautif est bien plus percutante qu’un constat reçu par la poste des semaines, voire des mois, après une infraction captée par un radar photo. Ces derniers sont des outils indispensables pour surveiller les excès de vitesse et les droits de passage aux feux de circulation, mais ne permettent toutefois pas de cibler les comportements à risque, comme la capacité affaiblie de conduite, et l’obligation de donner le constat d’infraction au propriétaire du véhicule n’a pas d’impact immédiat sur le conducteur fautif.
La stratégie nationale de sécurité routière devra donc prévoir des mesures permettant l’allocation de budgets nécessaires à la mise en place d’effectifs humains sur le terrain afin de cibler et de sanctionner les mauvais comportements au volant et diminuer le nombre de décès sur nos routes.
Restructuration et normes d’aménagement du réseau routier
Un autre élément important qui devra être abordé dans la stratégie nationale basée sur la Vision Zéro est la mise à jour des normes d’aménagement du réseau routier québécois. En effet, ces dernières sont actuellement adaptées au réseau supérieur, sans vraiment tenir compte des réalités et des besoins des municipalités. CAA-Québec est convaincu qu’une révision s’impose.
En s’inspirant de la Vision Zéro, le Québec doit faire l’ajout d’aménagements qui encourageront naturellement l’usager de la route à adopter des comportements sécuritaires. Rues plus étroites, saillies de trottoirs, refuges à mi-traversée ou mesures d’apaisement, voici quelques-unes des modifications ayant une influence directe sur les usagers. La Vision Zéro reconnaît que l’erreur est humaine, elle encourage les concepteurs à créer des aménagements routiers de manière à ce que ces erreurs soient limitées. Nous devons assurément appliquer certaines de ses propositions.
De plus, dans une vision de proactivité, la stratégie nationale doit rehausser les standards de pratique en rendant obligatoire la mise en place de comités multidisciplinaires lors de collisions mortelles. Ainsi, lorsqu’une fatalité routière survient, les experts sont appelés à émettre des recommandations d’amélioration non seulement pour le site analysé, mais aussi, de manière préventive, à tout autre site similaire. Ces modifications étant très dispendieuses, la stratégie doit continuer de permettre aux municipalités de bénéficier d’une aide financière pour éponger une partie du coût de réaménagement.
Sensibilisation, prévention et éducation
Les récents drames routiers qui ont tristement fait la manchette prouvent que la sécurité occupe une place importante dans les inquiétudes des Québécois. Plus que jamais, il faut redoubler d’efforts pour sensibiliser et éduquer en martelant les messages de sécurité routière, 365 jours par année. Sachant que les comportements humains sont à l’origine de 80% des collisions mortelles au Québec, l’usager de la route, peu importe son type, doit aussi faire partie de la solution. C’est pour cette raison que la stratégie nationale de sécurité routière doit proposer un volet mettant de l’avant des actions de sensibilisation, de prévention et d’éducation qui favoriseront le changement de comportements.
Toutefois, il incombe à chacun de se responsabiliser en apprenant de nouveaux comportements sécuritaires, en les mettant en pratique et en adoptant de nouvelles habitudes. Les excès de vitesse, le non-port de la ceinture, l’utilisation du cellulaire au volant, l’omission d’immobiliser son véhicule face à un panneau d’arrêt: toutes ses infractions de la part des automobilistes, bien que facilement évitables, peuvent avoir des conséquences graves pour tous. Pourtant, ces manquements sont encore beaucoup trop courants en 2023 et doivent être sanctionnés.
La stratégie devra aussi se pencher sur les nouveaux conducteurs, plus particulièrement sur leur éducation. Le modèle de notre Programme d’éducation à la sécurité routière (PESR) tient-il encore la route? Une touche de modernité s’impose tant dans le contenu que dans les normes et la forme de diffusion. Le modèle actuel impose des limites brimant l’efficacité et ne tient que très peu compte des besoins, des préférences et de l’appétit numérique de sa clientèle cible: les jeunes.
Enfin, même si CAA-Québec adhère complètement à la protection de l’usager le plus vulnérable, il faut convenir que chaque usager de la route a des obligations à respecter en vertu du Code de la sécurité routière. L’heure n’est plus à pointer un type d’usagers plutôt qu’un autre, mais à se responsabiliser collectivement pour arriver à un meilleur bilan routier. C’est pourquoi, dans l’élaboration de sa stratégie nationale, le Québec devra miser sur une approche inclusive adaptée à tous les types d’usagers qui empruntent les routes. Camionneurs, automobilistes, motocyclistes, cyclistes et piétons: tous devront faire partie intégrante des discussions. C’est pour cette raison que la stratégie nationale de sécurité routière passe par un travail de concertation entre les différents intervenants ou acteurs et les différentes parties prenantes du milieu. La collaboration dans l’élaboration de séries d’actions ainsi que la coordination dans leur application à l’échelle provinciale sont essentielles à l’atteinte des objectifs. C’est uniquement avec tous ces éléments que le Québec pourra améliorer son bilan routier.